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Serge Akl est Directeur de l’Office du Tourisme du Liban à Paris depuis 2000. Il a participé à la création du Pavillon du Liban au Festival de Cannes en 2005 et lancé, en collaboration avec Keeward, le site internet 35mmfrombeirut en 2009.

A quel moment, avez-vous commencé à vous intéresser au cinéma, en tant que Directeur de l’Office du Tourisme et décidé d’intervenir dans ce domaine?

Dès 2002, avec le Sommet de la Francophonie qui se tenait au Liban, j’ai mesuré l’importance de l’art et de la culture pour l’image d’un pays. J’ai rapidement compris que si nous voulions véhiculer une image positive du Liban et développer le secteur du tourisme, il ne fallait plus seulement baser notre communication sur les montagnes, la mer et les sites archéologiques mais aussi réussir à transmettre ce qui fait la richesse du pays : son histoire, sa culture, sa société civile et surtout ses artistes.
Pour se démarquer d’autres destinations convoitées et des pays avoisinants, ce sont ses créateurs que le Liban doit mettre en avant, dans la littérature, la musique, le cinéma, le design, la mode… C’est grâce à eux que le Liban jouit d’un rayonnement international inédit pour un si petit pays.

A cette époque j’avais déjà commencé à repenser les activités de l’Office et je cherchais des évènements en France qui nous permettraient de mettre en valeur le Liban. C’était important pour nous de dépasser le champs d’action traditionnel d’un Office du Tourisme et d’aller sur d’autres terrains. Je me suis alors penché sur l’un des évènements les plus médiatiques du monde, le Festival de Cannes… et j’ai réalisé que le Liban n’avait jamais été représenté au Marché du Film. Aimée Boulos venait de créer la Fondation Liban Cinéma et faisait le même constat. Nous nous sommes rencontrés autour de cette envie commune et en 2005, l’Office du Tourisme a commencé à financer le Pavillon libanais au Village international de Cannes et à co-organiser ses activités avec la Fondation Liban Cinéma. Depuis, ce partenariat perdure et d’autres acteurs clés du secteur se joignent à nous au fil des années.

Grâce à cette expérience, j’ai mieux connu le milieu du cinéma et fait des rencontres qui ont débouché sur d’autres collaborations. L’idée du site internet 35mmfrombeirut, conçu à l’époque comme un guide professionnel, est née de mes échanges avec la réalisatrice Joana Hadji-Thomas et nous l’avons lancé en 2009. Avec ce site, nous avons réussi à créer une interface moderne et ludique, une initiative concrète et visible pour le cinéma libanais, saluée par le magazine Variety et d’autres revues spécialisées.
Au fil du temps, 35mm a évolué et est devenu un site d’information regroupant des articles et des interviews liés au cinéma libanais mais aussi, plus généralement, aux tournages dans le pays.

Quel intérêt y a-t-il à encourager des tournages de films étrangers au Liban ?

Ce sont des équipes qui vont s’intéresser à notre pays, rester plusieurs semaines dans nos hôtels, faire appel à nos techniciens, à nos professionnels du cinéma, à nos loueurs (du simple véhicule de transport au matériel de prise de vue le plus pointu), à nos services de restauration…
Dans le cadre du tournage de Carlos d’Olivier Assayas, par exemple, les dépenses au Liban se sont élevées à plus d’un million d’euros.
Un tournage crée des opportunités professionnelles, fait entrer des devises étrangères dans le pays et peut s’apparenter, en ce sens, à du tourisme d’affaires très qualitatif mais c’est aussi une vraie publicité puisque le pays va être filmé et montré. Les retombées positives sont nombreuses. La France et la Grande Bretagne l’ont très bien compris et œuvrent activement pour favoriser les tournages sur leurs territoires.

Quelles évolutions concernant la filière cinématographique libanaise avez-vous constatées au fil des ans ?

Au Liban, nous sommes toujours confrontés aux difficultés liées à l’instabilité politique voire parfois sécuritaire et budgétaire du pays, mais l’idée, pour nous, était surtout de montrer le chemin.
Dans les pays du Sud, peu de ministères de la Culture bénéficient de moyens suffisants pour développer leur cinéma national, et le Ministère du Tourisme, ou le Ministère de l’Economie, peuvent aussi être des acteurs importants dans la mise en œuvre de projets culturels.

En ce qui nous concerne, notre action est venue accompagner le cinéma libanais au bon moment. Ces dix dernières années, l’industrie s’est consolidée, la production de films a augmenté, des producteurs ont grandi, de nouveaux réalisateurs ont émergé.
D’autres institutions libanaises privées et publiques, comme Idal ou des banques, soutiennent ou investissent aujourd’hui dans le cinéma. Le regard posé sur le cinéma a changé au Liban. De l’homme politique au spectateur, les gens s’y intéressent, plus seulement pour le glamour qui y est associé, mais pour sa valeur artistique et économique. Investir dans le cinéma redistribue les capitaux et dynamise l’économie d’un pays. Il s’agit de développer un secteur, de soutenir les jeunes talents et de créer une économie qui ne se résume pas seulement au box office.

Ce qui manque surtout aujourd’hui, pour aller plus loin, ce sont des mesures à long terme : des subventions, des actions qui permettraient de soutenir l’industrie sur la durée. Les initiatives viennent du privé, du public, du monde associatif. Tous ces acteurs tentent de construire ensemble une action cohérente en travaillant en bonne intelligence mais il manque une politique globale.

Un film peut-il modifier l’image d’une ville ou d’un pays, participer à en faire une destination touristique convoitée?

C’est difficile à quantifier mais je suis convaincu qu’il y a un retentissement. Cela n’a pas à voir avec le contenu de l’œuvre mais avec sa qualité. Le Liban va être apprécié et découvert, à travers le travail et le point de vue d’un artiste.
Un film violent, dramatique ou de guerre peut aussi donner envie, susciter l’intérêt et la curiosité pour un pays et une culture.
Trop souvent, le public libanais, rejette les films qui traitent de la guerre au Liban. On entend : « On ne veut pas donner cette image du pays ». Sauf que c’est du cinéma ! Et le spectateur sait faire la différence. Quand les américains font des films catastrophes ou des films violents, cela freine-t-il notre intérêt pour les Etats-Unis?
Je crois que nous devons nous détacher de certains a priori, de certains complexes. Il y a d’un côté l’information et puis il y a l’Art. Et l’Art n’a besoin de rien d’autre que de lui même.

par Lisa Giacchero

Photo: ©Joe Kesrouani 2015