Roy Arida-2
Roy Arida est réalisateur et co-fondateur de STANK, collectif d’auteurs-réalisateurs et société de production. Il travaille actuellement sur “Sous le béton”, documentaire qui dresse le portrait d’un jeune plongeur libanais et développe “Des ombres”, un long métrage sur la jeunesse hip hop de Beyrouth.

Comment êtes-vous venu au cinéma ?

J’ai toujours regardé beaucoup de films. Chez moi, nous avions de nombreux VHS que mon père avait achetées à Paris dans une boutique en liquidation. Cet amas de cassettes et de jaquettes me fascinait et à douze ans, c’était déjà très clair dans ma tête : je voulais faire du cinéma.
Il me semble qu’à ce moment-là, dans l’esprit des Libanais, c’était un domaine réservé aux « autres », aux occidentaux, en tout cas à une certaine élite inaccessible. J’ai eu mon bac au Liban puis j’ai fait mes études à Paris dans une école de cinéma privée, avant d’intégrer le département réalisation de la Fémis.

A quel moment avez-vous décidé de créer STANK, votre société de production ?

J’ai eu la chance d’assister Pascale Ferran pendant un an, sur la préparation, le casting, les repérages et le tournage de Bird People. Ce fut une année très riche où j’ai compris que le meilleur moyen d’avoir la maîtrise de son projet, de prendre des décisions en toute conscience, c’était de créer sa propre structure de production.
Dans un souci d’autonomie, je me suis donc associé avec trois autres réalisateurs, Vincent Le Port, Louis Tardivier et Pierre-Emmanuel Urcun pour créer STANK en 2012. Nous travaillons de manière collégiale sur les scénarios et le développement, et décidons aussi collectivement de la stratégie à adopter pour chaque film. Il peut également nous arriver d’occuper un poste au sein de l’équipe, sur le plateau d’un projet réalisé par l’un d’entre nous. Depuis deux ans, nous développons et produisons aussi des films d’autres réalisateurs, comme Jean-Baptise Alazard ou Bojina Panayotova.

Après vos études, vous êtes revenu tourner au Liban, pouvez-vous nous parler de vos différentes expériences de tournage ?

Évidemment, je savais que les films que je voulais faire se situeraient au Liban, avec des dialogues en arabe, des enjeux de narration, des décors qui seraient libanais ou en lien avec la région.
Mais, ironie du sort, j’ai été obligé, au cours de mes études, de tourner la plupart de mes projets en France. J’ai donc écrit sur des Libanais en France, fait le portrait d’un Palestinien qui vit en France avec ses enfants, reconstitué en studio la planque d’un milicien…
En 2010, pour mon film de fin d’études, j’ai enfin pu tourner au Liban, avec une équipe constituée de Libanais et de Français ; J’ai découvert à quel point la France fait figure d’exception en matière de cinéma, à quel point il est compliqué, partout ailleurs, de convaincre des gens de travailler bénévolement sur un projet cinématographique. Sans doute que la distance prise avec le terrain libanais depuis mon départ pour Paris n’a pas aidé à créer des liens mais on y arrive au final. J’essaye de rattraper mon retard depuis.
J’ai ensuite eu une autre expérience au Liban, pour un court documentaire sur le football, “Attaque”, que j’ai tourné en six jours tout seul, caméra au poing. C’est un film fait hors circuit, sans producteur libanais, ni préparation en termes d’autorisations. Réaliser un projet de ce type, basé sur l’énergie et la spontanéité, c’est possible au Liban.

Je réalise en ce moment “Sous le Béton”, tourné en plusieurs fois au Liban avec une équipe professionnelle. Pour ce long métrage que je produis avec ma structure en France et pour lequel j’ai obtenu des financements (Aide à la production avant réalisation du CNC, Bourse Brouillon d’un rêve de la SCAM et Bourse Lumière de l’Institut français), je retrouve un peu les mêmes difficultés que sur mon film de fin d’études. Sans convention collective, sans le statut d’intermittent du spectacle, les perspectives des techniciens libanais sont différentes.

Pour vous, quels sont les atouts du Liban en matière de tournage ?

Lors de ma présentation du projet de fin d’études à la Fémis, on m’a demandé quelle était la différence entre un tournage en France et au Liban. J’ai répondu qu’en France, tout n’est pas possible mais ce qui est possible est sûr et qu’au Liban, rien n’est sûr mais tout est possible. Je préfère évidemment que tout soit possible, c’est très réjouissant de pouvoir tout écrire, tout envisager même si on a moins de certitudes quant à leur aboutissement.
En France, les choses sont plus organisées, mais il y a aussi une procédure plus lourde à respecter, plus contraignante. Au Liban, tout n’était pas garanti jusqu’au tournage, mais j’ai toujours eu assez facilement les autorisations nécessaires (de la Sûreté Générale, de l’armée, des régions). C’est un endroit où on peut rapidement avoir affaire à des décisionnaires, chez les loueurs de matériel par exemple. L’énorme avantage de ce pays ce sont les rapports humains, la flexibilité, la réactivité. Et avec ces qualités là, en effet, tout est possible.

par Lisa Giacchero