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Nadia Ben Rachid est la monteuse de Tramontane, le premier long-métrage de Vatché Boulghourjian, sélectionné à la Semaine de la critique à Cannes en mai 2016.
Elle a reçu, en 2015, le César du meilleur montage pour Timbuktu d’Abderrahmane Sissako et donné, en 2014, une master class consacrée au montage au Liban, dans le cadre de « Talents Beirut ».

Pourriez-vous nous dire quelques de mots de votre parcours et de votre rencontre avec le montage?

J’ai commencé en Tunisie, à l’âge de vingt ans. A cette époque, un producteur qui s’appelle Tarak Ben Ammar amenait de nombreuses productions étrangères à Tunis, notamment Pirates de Polanski sur lequel j’ai débuté comme stagiaire au montage. Des mois plus tard, on m’a demandé de venir à Paris pour terminer le film, et je suis devenue l’assistante du monteur Hervé De Luze avec qui j’ai ensuite travaillé pendant dix ans entre autres sur des films de Roman Polanski et Claude Berri.
J’ai commencé à l’époque du 35mm, et l’arrivée du numérique m’est apparue comme le bon moment pour évoluer. Le premier film que j’ai monté comme chef-monteuse était Sabrya, un court métrage d’Abderrahmane Sissako avec qui j’ai ensuite grandi professionnellement jusqu’à Timbuktu.
En parallèle, j’ai rencontré d’autres réalisateurs et me suis constituée un petit réseau qui fonctionne assez bien car je suis, à Paris, une des rares monteuses qui parlent l’arabe.

Comment avez-vous connu le projet de Tramontane, puis collaboré avec Vatché Boulghourjian?

Avant ce projet, j’avais été contacté par Georges Schoucair et Myriam Sassine d’Abbout Productions pour monter Ladder to Damascus de Mohammad Malas sur lequel je n’ai finalement pas pu travailler.
Ils sont revenus vers moi plus tard avec le scénario de Tramontane que j’ai adoré.
C’est très particulier car je n’ai fait la connaissance de Vatché que le premier jour de montage. C’est quelqu’un de très ouvert qui m’a tout de suite mise en confiance.
Vatché avait tourné des séquences, qui, si elles étaient réussies, ralentissaient parfois le rythme du film. Or, il fallait mettre en valeur les scènes fortes. Notre travail ensemble a donc surtout été d’épurer, d’enlever certaines séquences présentes au scénario. Nous avons ainsi supprimé tout un pan du film sur la relation entre la mère et de l’oncle que pour que l’histoire de Rabih, le personnage principal, demeure au premier plan.
Nous étions assez limités par le temps. J’ai commencé à travailler sur les rushes sans lui, en pré-montant seule puis nous avons travaillé pendant deux mois ensemble, fait une courte pause puis repris pendant trois semaines.
A son retour au Liban, Vatché a, à nouveau, travaillé sur certaines scènes, seul, en particulier sur la scène finale du concert qui était très longue et pour laquelle il cherchait encore les bonnes coupes, la bonne durée.
Il tenait à ce que la chanson jouée dans cette scène existe dans sa longueur, qu’on reste authentique avec le morceau, qu’on puisse s’installer dans la musique.

Justement, parlez-nous du travail sur le son et la musique dans ce film où elle joue un rôle particulièrement important.

Il n’était pas question, au départ, d’ajouter une autre musique que celle jouée dans le film par l’acteur principal Barakat Jabbour. Je ne partageais pas ce point de vue et c’est un sujet dont nous avons beaucoup discuté avec Vatché et Cynthia Zaven qui a ensuite composé la musique du film. De ce point de vue-là, le projet a considérablement évolué. J’ai adoré travailler avec Vatché et Cynthia, c’était extrêmement riche et stimulant.

Des tandems très forts monteur-réalisateur se nouent et se départissent rarement, c’est votre cas avec Abderrahmane Sissako par exemple, comment l’expliquez-vous?

J’ai entendu Gilles Jacob, l’ancien Président du Festival de Cannes, s’adresser un jour à de jeunes réalisateurs sur le choix des techniciens et leur conseiller de ne jamais changer de monteur lorsqu’ils auraient trouvé la personne avec laquelle ils se sentent bien dans une salle de montage.
Le montage est une expérience intime, un échange à deux, une relation intense. C’est rare de trouver la bonne personne et il faut, je crois, effectivement tâcher de la garder quand on l’a rencontrée.

Connaissiez-vous le Liban avant cette expérience, quelle image en aviez-vous?

Il y a quelques années, Hania Mroué et Rabih El Khoury m’ont proposé de participer à “Talents Beirut” avec quatre autres monteurs. C’était formidable de rencontrer de jeunes professionnels, mais aussi d’écouter les autres intervenants parler de ce métier.
C’est la seule fois où je me suis rendue au Liban et je garde un souvenir très fort de l’énergie qui se dégage de Beyrouth, des gens que j’y ai rencontrés et du voyage culinaire extraordinaire qu’a été ce court séjour!
Rabih El Khoury avait été extrêmement accueillant et je connaissais Hania Mroué à travers Mots d’après guerre d’Anouar Brahem, un documentaire composé de témoignages d’intellectuels et de personnalités beyrouthines que j’ai monté. Le récit de Hania, restée dans son cinéma avec un groupe d’enfants au moment des bombardements en 2006, m’avait profondément touchée. C’était donc particulièrement émouvant de la rencontrer en personne et de découvrir le cinéma Metropolis.

J’ai été la monteuse son de Guerres imprudentes de Randa Chahal. Et juste avant Tramontane, j’avais monté Hallal Love, une comédie libanaise qui a été sélectionnée au festival de Sundance, réalisée par Assad Fouladkar et produite par Razor films, société avec laquelle je retravaille d’ailleurs en ce moment pour Looking for Oum Kalthoum de Shrin Neshat.
Grâce à chacune de ces expériences, j’ai pu profité du regard d’un cinéaste sur le Liban, toujours différent. Mais, c’est réellement à travers le montage de Tramontane que j’ai découvert un aspect de l’histoire de ce pays que je ne connaissais pas, et Julia Kassar, une actrice formidable qui me fait terriblement penser à Meryl Streep !

par Lisa Giacchero