jihane chouaib
Jihane Chouaib a réalisé plusieurs courts et moyens métrages dont Sous Mon Lit, présenté à la Semaine de la Critique de Cannes, ou Dru, au sein de la collection de films érotiques Cyprine. Pays Rêvé, son long métrage documentaire, est sorti en 2012.
Go Home est son premier long métrage de fiction. Il a été tourné au Liban en 2014, avec Golshifteh Farahani. Il sortira au Moyen-Orient et en Europe à l’Automne 2016.

Comment le projet de Pays Rêvé, le premier film que vous avez tourné au Liban, est-il né ?

En 2006, j’avais commencé à écrire le film qui allait devenir Go Home. Et puis la guerre s’est déclenchée. C’est la boîte à cauchemars qui s’ouvrait à nouveau, et je me suis rendue compte à quel point la guerre civile de mon enfance avait construit mon identité. En même temps, tout désir de fiction s’est tari en moi. J’éprouvais seulement le besoin de dialoguer et de comprendre. J’ai fait Pays Rêvé en l’envisageant comme un champ d’expérimentation et un retour aux sources. Un travail qui me permettrait d’approfondir mon rapport au Liban, et m’autoriserait peut-être alors à revenir vers la fiction.
Je n’avais jamais fait de documentaire avant. J’ai un peu travaillé comme en fiction. J’ai repéré très précisément des lieux, découpé, prévu des cadres, et surtout envisagé les personnes que je filmais, ces libanais de l’étranger confrontés au Liban, un peu comme des personnages de fiction.
Nous avons tourné durant trois semaines au Liban (et une journée à l’aéroport d’Orly). Ce film m’a permis d’accepter la complexité sur place et d’accueillir l’idée qu’être un exilé, ce n’est pas qu’un manque, ça peut se revendiquer, parce que l’identité c’est quelque chose qui, de toute façon, s’invente.

Que connaissiez-vous du cinéma libanais avant de vous lancer dans ce projet ?

J’ai grandi au Mexique et fait mes études en France. Je crois que je n’ai eu accès à aucun film libanais jusqu’aux années 2000. Et si vous parlez du milieu, je connaissais très peu de professionnels du cinéma libanais à mes débuts. Grâce à Marie-Claude Behna, qui travaillait à l’Institut du Monde Arabe, j’ai pu faire plusieurs rencontres décisives. D’abord Danielle Arbid, avec qui j’ai co-écrit (son film Étrangère). Ensuite Ghassan Salhab et Elie Khalife, qui m’ont toujours accompagnée avec bienveillance, partageant avec moi leur expérience et ce que ça voulait dire de réaliser des films au Liban.

Comment avez-vous constitué l’équipe de Pays Rêvé puis celle de Go Home ?

Ce sont deux configurations radicalement opposées. Pour Pays Rêvé, nous étions une micro équipe composée de trois personnes, chapeautée par Orjouane. Josef Kaluf, qui organisait tout, Sarmad Louis à l’image, Manu Zouki au son – et parfois un renfort image de Wajdi Elian.
Go Home, au contraire, c’était une grosse équipe.
C’est une coproduction française, suisse, belge et libanaise (Paraiso films, Dschoint Ventschr, Eklektik productions et Né à Beyrouth) il fallait donc trouver une alchimie en terme de nationalités de techniciens.
Il faut savoir aussi que quand on loue du matériel au Liban, plusieurs techniciens nous sont imposés par le loueur. Ce fut une vraie inquiétude en préparation pour moi et malgré mon insistance nous n’avons jamais pu réduire l’équipe. Quand on tourne un film avec peu de moyens, peu de temps de tournage, on a envie d’être fuselé, aérodynamique, ce qui implique d’être peu nombreux… Et en même temps, c’était formidable car c’était une équipe extrêmement chaleureuse. Et j’avais un premier assistant (Gilles Tarazi) très fort, très solide, qui dynamisait ce grand groupe.
Côté casting… Comme Golshifteh Farahani possède une présence et une magie puissantes, il fallait trouver des comédiens qui puissent exister face à elle. Le deuxième rôle principal du film, je l’ai trouvé en France. C’est Maximilien Seweryn, il est (entre autres choses) d’origine libanaise. Puis, à Beyrouth, avec la directrice de casting Najat Adem, nous avons choisi des acteurs professionnels comme Julia Kassar, Mireille Maalouf, et non professionnels comme François Nour, étudiant à l’ALBA, qui a composé le rôle de petit gars du village. Je les trouve tous beaux et vibrants.

Parlez-nous des repérages et des décors de Go Home.

J’ai commencé à chercher la maison qui constituerait le décor principal très en amont du tournage. Nous voulions un lieu qui nous permettrait de réunir les intérieurs et les extérieurs sans tricher, avec une vue dégagée, et nous l’avons trouvé à Saoufar. On voit énormément ce type de maisons quand on se balade au Liban, mais très peu sont véritablement exploitables pour le cinéma, en particulier en raison des nuisances sonores alentours qui rendent la prise de son difficile. Et puis la maison de Sawfar était un coup de cœur.
Zeina Saab De Melero, la chef déco, a ensuite fait un travail remarquable sur la texture des murs, les couleurs, et construit ce monde de cabanes en draps et de mobiles suspendus qui évoque l’enfance.

Quels sont les atouts du Liban en matière de tournage ?

Les équipes ! J’ai eu la chance de travailler avec une équipe enthousiaste, joyeuse, tendre, qui portait en elle le bonheur de faire un film. Comme toujours avec le Liban : ce qu’on aime de ce pays, c’est avant tout les Libanais !

Un film peut-il faire évoluer l’image d’un pays selon vous ?

J’en suis convaincue. En 2006, j’étais effarée par la manière dont les événements étaient traités dans les médias. Les morts étaient complètement désincarnés, déshumanisés. On ne parlait que des chiffres. Le cinéma peut faire précisément le contraire : montrer des humains, les visages, les regards, l’intimité, des gens dont on peut, du coup, se sentir proches.

Quels sont vos projets à venir ?

Mes deux prochains projets seront tournés en Europe. J’ai l’impression d’avoir été au bout des questions qui m’ont hantée pendant les dix dernières années et de pouvoir explorer autre chose aujourd’hui. J’espère que je tournerai à nouveau au Liban, mais ce n’est pas pour maintenant.

Par Lisa Giacchero