Edouard Mauriat
Edouard Mauriat est producteur pour Mille et une productions, qu’il co-dirige avec Anne-Cécile Berthomeau et Farès Ladjimi. Il a, entre autres, produit plusieurs films de Khalil Joreige et Johanna Hadjithomas, Le Cauchemar de Darwin et Merci patron.

Pouvez-vous nous parler de votre rencontre avec le Liban et des raisons qui vous ont poussé à produire, à partir de 1999, les films de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige ?

A ma sortie du département production de la Fémis, en 1995, j’ai été envoyé à Beyrouth par le ministère des Affaires étrangères, notamment pour développer une coopération avec l’ALBA et l’IESAV. Il s’agissait de faire venir des techniciens français et des caméras pour tourner des films en 16 mm au Liban. Plusieurs étudiants ont ainsi pu tourner leur premier court-métrage ; ce fut le cas de Nadine Labaki.

A cette époque, peu de gens produisaient réellement : Ghassan Salhab et Ziad Doueiri commençaient à faire des films, le pays était en pleine reconstruction.

Vivre deux ans à Beyrouth m’a donné envie d’y produire des films et m’a permis d’envisager d’y tourner tranquillement, d’autant plus en collaborant avec Khalil et Joana, capables d’organiser avec moi les tournages et pour qui j’ai eu un vrai coup de cœur artistique.

A partir de A Perfect Day, vous avez coproduit leurs films avec Abbout Productions, comment s’est faite cette collaboration ?

Dès leur deuxième film, Khalil et Joana ont créé une structure de production avec Georges Schoucair, Abbout Productions. Georges a su produire et accompagner des films d’auteurs, tout en réfléchissant à leur potentiel commercial.

Comme j’avais déjà produit seul le premier film de Khalil et Joana, j’ai, le plus souvent, suivi la partie scénario et développement directement avec eux. Georges intervenait comme coproducteur sur la partie fabrication. Ensemble, nous nous assurions de produire le film dans une économie adaptée aux besoins artistiques du film.

Non seulement j’ai pu travailler avec Khalil et Joana sur quatre films dont je suis très fier, mais cette collaboration de confiance avec Georges m’a permis d’avoir sur place, un partenaire maîtrisant la chaîne complète : un coproducteur solide mais aussi un codistributeur qui assure au film une visibilité, puisque Georges s’est ensuite intéressé à la diffusion.

Pouvez-vous nous parler de l’organisation et du déroulement des tournages à Beyrouth pour Autour de la Maison Rose et A Perfect Day, mais aussi au sud du Liban pour Je veux voir ? Quels sont les atouts du Liban en matière de tournage ?

Pour Autour de la Maison Rose, nous avions Michèle Tyan de Djinn House comme production exécutive.
Pour les films suivants, ma connaissance du terrain et le fait de travailler avec Abbout m’ont permis de me passer de production exécutive sur place. Nous avons toujours travaillé avec des équipes mixtes, en embauchant des techniciens ou des professionnels libanais pour les postes liés à l’organisation du tournage ou à la mise en scène.

Autour de La Maison Rose a posé quelques questions en termes d’autorisations puisque nous tournions au centre-ville de Beyrouth, qui était un grand chantier.

Mais, une fois que les questions de sécurité ou les enjeux à représenter certains lieux sont clarifiés, les autorités libanaises, sensibles à l’intérêt que représente le tournage d’un film, ont plutôt tendance à faciliter les démarches.

Concernant l’environnement technique, les choses ont beaucoup évolué en quinze ans. Les deux premiers films que j’ai produits ont été tournés en pellicule alors qu’il n’y avait pas encore de laboratoire : il fallait transporter de la pellicule de France et renvoyer ensuite les rushes à Paris.

Aujourd’hui, pour un producteur, il est précieux de savoir qu’il y a, à Beyrouth, des laboratoires numériques et de post-production pour visionner des rushes de bonne qualité ou pour remplacer du matériel en cas de problèmes. En comparaison, je peux citer un film que je viens de tourner au Vietnam où il était difficile de trouver du matériel récent en lumière et image. Le Liban est à la pointe de la technologie et c’est très rassurant pour un producteur.

Quelle évolution dans l’industrie cinématographique libanaise avez-vous pu observer en quinze ans ?

La grande évolution, c’est évidemment le passage de la pellicule au numérique. Aujourd’hui, la qualité des caméras et leurs prix permettent de tourner facilement, dans des économies plus réduites. Le Liban a très vite su accueillir cette nouvelle industrie numérique.

Je considère également l’ouverture du cinéma Metropolis comme une date importante. Hania Mroué et Georges Schoucair ont très tôt eu conscience qu’il fallait proposer une autre forme d’exploitation cinématographique avec une salle de cinéma art et essai, montrant le meilleur du cinéma mondial mais aussi les films libanais. C’est un lieu qui fait du cinéma un élément constitutif de la culture du pays, et dit l’ambition de faire de Beyrouth une ville culturelle importante.

Dans Lebanese Rocket Society, on montrait des Libanais qui, dans les années 60, se disaient « On va faire une fusée ». Ils avaient raison… Comme on a raison de penser aujourd’hui qu’on peut faire du cinéma au Liban, avec des techniciens bien formés, dans de bonnes conditions.