Dans le cadre de Photomed Liban, Danielle Arbid présentait pour la première fois à Beyrouth, Exotic Girls, une exposition de photographies inaugurée en novembre 2015 à Paris à la Galerie Cinéma d’Anne-Dominique Toussaint, première galerie d’art contemporain dédiée au cinéma. Elles reviennent sur leur collaboration et nous parlent du lien constant et fécond qui unit Cinéma et Photographie.

Questions à Anne-Dominique Toussaint:

Nous vous connaissons productrice de films, pouvez-vous nous parler de la Galerie Cinéma que vous dirigez depuis 2013 ?

Je produis des films depuis 25 ans. Chaque film est une aventure unique avec des gens différents, des propos différents, des univers et des lieux différents mais toujours le même processus. J’adore mon métier mais j’avais envie d’élargir mon champ d’action, de me donner d’autres émotions, tout en restant dans mon domaine.
Je savais qu’il y a dans ce milieu énormément de gens, comme des acteurs, des réalisateurs, des chefs-opérateurs qui ont d’autres pratiques artistiques, un autre talent souvent gardé secret. Il y a des exemples très connus de réalisateurs qui sont de grands photographes comme David Lynch ou Wim Wenders. Toutes les grandes galeries d’art dans le Marais sont la preuve que pour s’affirmer, il fallait une identité, une spécificité. C’était original de proposer une galerie en lien avec le cinéma et ça m’assurait une légitimité dans ce nouveau rôle de galeriste.
Au moment où j’ai trouvé le lieu, je produisais Jacky au royaume des filles, un film de Riad Sattouf avec Charlotte Gainsbourg dont la sœur, Kate Barry était la photographe de plateau. Je l’ai beaucoup fréquentée à cette époque et j’ai eu envie d’inaugurer la galerie avec son travail. Il y avait quelque chose d’immédiat et d’évident : Galerie cinéma avec Kate Barry, tout le monde comprenait ! La galerie a ouvert en septembre 2013 et nous sommes aujourd’hui dans la quatrième saison d’activité avec cinq expositions par an.

Retrouvez-vous des points communs entre votre activité de productrice et ce travail avec les artistes ou photographes ?

C’est un autre type de relation mais il y a quand même beaucoup de similitudes, en miniature. Un film dure deux ans, une exposition dure deux mois. Le galeriste, tout comme le producteur rend les choses possibles sur le plan matériel et permet à l’œuvre d’exister. Le rapport de confiance dans la collaboration avec l’artiste est du même ordre. En ce sens, après 25 ans de production, devenir galeriste était un prolongement naturel.
Cette galerie, indépendamment d’autres plaisirs, me permet aussi de tisser des liens avec des artistes que j’admire sans pour autant produire leurs films. J’ai souvent exposé des artistes dont c’était la première exposition, ce qui confère, en plus, à ces expositions une émotion particulière. J’expose actuellement, par exemple, Cédric Klapisch, deux ans après avoir présenté sa première exposition photo Paris – New-York. J’ai à cœur de découvrir des talents, mais aussi de les accompagner et de les fidéliser.

Comment est née la collaboration avec Danielle Arbid ?

Je connaissais évidemment le cinéma de Danielle, notamment Un homme perdu, son film qui s’inspire de la vie d’Antoine d’Agata et j’avais l’intuition qu’elle faisait aussi des photos. À l’approche de la première biennale de photographie du monde arabe qui s’est tenue à Paris en novembre 2015, je l’ai contactée.
C’était compliqué au niveau institutionnel d’inscrire directement l’exposition dans la biennale mais, en collaboration avec l’Institut du Monde Arabe et l’Office du Tourisme du Liban à Paris, nous avons pu exposer son travail au même moment.
C’est merveilleux d’avoir ensuite pu travailler avec Photomed Liban et d’avoir exporté cette exposition à Beyrouth, à la fois pour Danielle qui est d’origine libanaise mais aussi pour moi qui ai d’autres liens avec le Liban. Je produis les films de Nadine Labaki depuis 2005 et j’ai développé en douze ans un rapport très fort avec le Liban. J’étais très fière d’élargir ma relation avec ce pays et de m’y rendre en tant que galeriste pour y présenter une artiste libanaise qui exposait ce travail pour la première fois à Beyrouth. Ca m’a donné envie de revenir dans cette ville, avec d’autres expositions, j’aime l’idée de faire voyager la galerie dans d’autres lieux.

Questions à Danielle Arbid:

Comment avez-vous commencé à vous intéresser à la photographie et êtes-vous devenue vous-même photographe ?

J’ai commencé à faire des photos en 2006 sur le film Un homme perdu que j’ai réalisé, et j’ai continué depuis. Mais la photographie a toujours été importante pour moi. Je collectionne les livres de photo, j’achète des photos quand j’ai de l’argent. En même temps, je me suis surprise à faire des photos très différentes des photographes que j’admire.
Je ne me considère pas comme photographe et j’étais même assez étonnée qu’Anne-Dominique me sollicite. Je lui ai montré une série de photos que j’avais faites et puis celles de la page Tumblr où je mets une photo par jour. J’apprends comme ça, en faisant de la même manière que je fais mes films d’ailleurs, puisque je n’ai pas fait d’école de cinéma. Je photographie les gens autour de moi. J’essaye de photographier « un monde à la hauteur de mon regard », pour reprendre l’idée d’Agnès Varda. C’est une place que personne d’autre ne peut occuper et il faut partir de là.

Vous continuez bien entendu à réaliser des films ; Comment se nourrissent et se répondent ces pratiques artistiques ?

La photographie a toujours été une source d’inspiration pour moi. Je pars très souvent de livres de photos pour réaliser mes films. Je ne saurais expliquer pourquoi. Pour mon dernier film Peur de rien par exemple (titre international : Parisienne), j’ai montré des photos d’Olivia Bee, une jeune photographe américaine, à ma chef-opératrice Hélène Louvart. Je montre des films à mes acteurs, mais mon travail sur l’image, mon rapport à la lumière et l’importance que j’y accorde sont très fortement liés à la photographie. Le premier court-métrage que j’ai tourné en 1997, Raddem, racontait d’ailleurs d’une manière prémonitoire l’histoire d’une fille qui cherchait la photo de sa maison. Quand j’ai réalisé Dans les champs de bataille, mon premier long-métrage, je me suis basée sur un livre de photos d’une photographe que j’avais découvert quelques années plutôt, que j’adorais, Annelies Strba et qui a pris en photo sa famille pendant des années. Et puis Un homme perdu et mon lien avec Antoine…
Je pense qu’aujourd’hui les artistes sont pluridisciplinaires. J’ai fait des clips musicaux récemment et j’aimerais en faire davantage, il m’arrive de jouer dans des films réalisés par mes amis, je monte moi-même certains films et toutes ces pratiques sont complémentaires.

Le fait d’avoir été exposée pour la première fois a t-il changé votre façon d’aborder la photographie?

J’ai envie de préciser mon approche, d’aller vers quelque chose de plus sophistiqué en travaillant sur des transparences et en argentique mais toujours de photographier mon monde. Dans cette série que j’ai faite pour la Galerie Cinéma, je captais davantage le mouvement. J’aimais l’idée de pouvoir enregistrer un instant magique. L’exposition s’appelle Exotic girls, mais aurait pu s’appeler Exotic tout court, puisque je suis moi-même exotique par rapport à la photographie, en plus d’être exotique tout court ! Ici à Paris, au Liban, dans ma famille. C’est le sentiment que j’ai de chercher une place inexistante et de la trouver dans les choses que j’entreprends, d’exister par bribes.
Mais c’est vraiment quelque chose qui me plaît beaucoup. Je suis heureuse d’avoir travaillé avec Anne-Dominique et ravie de pouvoir participer à Photomed. J’étais honorée d’être exposée parmi tous ces grands photographes à Beyrouth et de côtoyer ces gens que j’admire pendant une semaine.

par Lisa Giacchero