En 1957, Georges Nasser réalise Ila Ayn ? (Vers l’inconnu), son premier long-métrage et le premier film d’auteur libanais.
A une époque où le cinéma égyptien domine la région de son hégémonie, le film marque le début d’une émancipation et la naissance d’une industrie cinématographique au Liban. La même année, le film est sélectionné au Festival de Cannes en compétition et permet au Liban d’être représenté pour la première fois dans la prestigieuse sélection. Le cinéma libanais indépendant vient de voir le jour et fait déjà ses premiers pas sur la scène internationale.

Le réalisateur reviendra ensuite dans la compétition cannoise, en 1962, avec Le petit étranger, un film tourné, cette fois-ci, en français, puis œuvrera durant toute sa vie pour l’existence d’un cinéma national, en créant un syndicat des cinéastes libanais, en militant pour la création d’un fonds de soutien pour la production audiovisuelle, et en enseignant le cinéma à l’Académie Libanaise des Beaux Arts (l’ALBA).

Grâce à la volonté de trois de ses anciens étudiants, Myriam Sassine, Antoine Waked et Badih Massaad (Abbout Productions), Ila Ayn ?, véritable trésor national, très difficile à voir jusqu’ici, vient enfin d’être restauré et présenté à Cannes, le 25 mai dernier, à l’occasion du soixante-dixième anniversaire du Festival, dans la sélection Cannes Classics.

Ovation à Georges Nasser suite à la projection de son film Ila Ayn?

Ovation à Georges Nasser suite à la projection de son film Ila Ayn?

Georges Nasser, aujourd’hui âgé de quatre-vingt-dix ans, était présent pour cette émouvante projection, qui marquait le retour du film sur la Croisette soixante ans après sa création et sa sélection cannoise. L’occasion pour cet ancien étudiant en cinéma à UCLA de se remémorer un tournage intense qui dura près de onze mois. En effet, dans un Liban où le matériel technique, les techniciens et même les acteurs faisaient encore cruellement défaut, il lui avait alors fallu mettre à profit son expérience hollywoodienne et former chaque membre de son équipe aux métiers du cinéma.
Précieux document sur les débuts du cinéma libanais mais aussi sur le pays lui-même ; le film raconte l’histoire d’un père de famille en quête d’une vie meilleure qui quitte son village de la montagne libanaise pour émigrer au Brésil, abandonnant pendant plus de vingt ans femme et enfants. Ila Ayn? (Vers l’inconnu) traite avec une poésie infinie le thème de l’émigration, l’hésitation cruelle entre la vie dans un pays sans avenir et un exil qui engendre trop souvent la désillusion.

Ila Ayn? (1957) a célébré son 60e anniversaire cette année à Cannes

Ila Ayn? (1957) a célébré son 60e anniversaire cette année à Cannes

Initiés et portés par Abbout Productions et la Fondation Liban Cinéma, avec le soutien de Bankmed-Liban, les travaux de restauration ont été réalisés par les laboratoires Neyrac Films en France, et la restauration sonore par DB Studios au Liban.
L’association Nadi Lekol Nass qui s’occupe de la préservation du patrimoine Libanais et la société de production The Talkies ont également collaboré à ce projet. La restauration du film a été effectuée à partir de la copie marron originale scannée, nettoyée et étalonnée en résolution 4K.
Dans le cadre du soixantième anniversaire de Ila Ayn ? sortira cette année Un certain Nasser, documentaire réalisé par Antoine Waked et Badih Massaad et produit par Abbout productions où le réalisateur raconte, dans des entretiens inédits, son parcours fascinant et son immense passion pour le cinéma.
Un ouvrage lui est également consacré: “Georges Nasser, Le cinéma intérieur”, écrit sous la direction de Ghassan Koteit et publié aux éditions de l’ALBA.

Alors que nous assistons, ces dernières années, à l’émergence d’auteurs talentueux, comme Wissam Charaf, Vatché Boulghourjian présents l’an passé au Festival de Cannes, Nadim Tabet et Hadi Ghandour dont les premiers longs métrages sortiront prochainement, ou encore les participants de la Lebanon Factory à la Quinzaine des réalisateurs cette année, l’œuvre de Georges Nasser témoigne de la richesse d’un patrimoine cinématographique libanais qui mérite largement d’être préservé et redécouvert.

par Lisa Giacchero